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Rencontre avec la communauté Sikh de Bobigny

Cinquième religion la plus pratiquée au monde, le Sikhisme demeure méconnu en France. Au cœur de Seine Saint-Denis se dresse le plus grand lieu de culte sikh de France. Prisme vous propose une rencontre avec cette communauté, discrète et accueillante, à un tournant de son histoire.

19 min

Niché entre deux maisons d’une rue pavillonnaire, le Gurdwara Singh Sabha de Bobigny dénote. Coiffé de trois coupoles et drapé d’arches orientaux l’édifice impressionne. 

Photo du Grudwara de Bobigny
Gurdwara Singh Sabha de Bobigny, premier lieu de culte dédié au Sikhisme en France.

Des drapeaux jaunes arborant le Khanda, emblême du Sikhisme flottent au vent. Le calme de la rue confère à ce petit bout de Pendjab, une sérénité prosaïque. La porte principale se situe sous une arche d’une dizaine de mètres de hauteur. Une fois à l’intérieur, l’ambiance change radicalement. Il est Dimanche en fin de matinée, les fidèles se pressent dans le hall.

Certains se dirigent vers la salle de prière, d’autres prennent plaisir à se retrouver et discuter. Une véritable joie émane des retrouvailles hebdomadaires des fidèles. Le rez-de-chaussée est segmenté en plusieurs espaces.  A gauche se trouvent des robinets servant aux ablutions pour les hommes. La salle équivalente pour les femmes se situe à droite. Je me munis d’un foulard orange vif pour cacher mes cheveux et me dirige vers les vestiaires. L’homme qui récupère mes chaussures, proscrites dans le lieu saint, me donne un médaillon numéroté. 

Il ne faut pas se laisser berner par l’aspect traditionnel du lieu. Un ascenseur et des écrans accrochés au mur témoignent d’une certaine modernité.  Le Gurdwara Singh Sabha est le premier bâtiment français construit exclusivement pour la pratique du Sikhisme. Avant son édification dans les années 2000 les sikhs de Seine Saint-Denis aménageaient des maisons en lieu de prière. Des écriteaux inscrits en pendjabi m’avertissent d’une première barrière, celle de la langue. Peu de pratiquants parlent français. Nous communiquons avec des sourires et dans un français balbutié. Mes cheveux coupés courts et mon visage sans barbe contrastent avec les turbans colorés et les pilosités faciales développées des sikhs. Ma présence est accompagnée de quelques regards interrogateurs et toujours bienveillants. Certains sikhs me guident et me montrent avec un vif enthousiasme les différentes salles du lieu saint.

Une communauté méconnue en France

Au premier étage, un marchand vend toutes sortes d’objets traditionnels sikhs dont des kirpans. Avec les turbans ces couteaux sont des insignes sikhs. En France le port d’armes blanches est prohibé par la loi. Les croyants ne peuvent donc pas arborer ce couteau, symbole de la lutte contre l’injustice. Je rencontre un jeune croyant, Harjap Singh. Son visage est garni d’une barbe développée pour son jeune âge et une grande maturité se dégage de sa locution. Il m’explique les difficultés que peut rencontrer un sikh dans le monde professionnel. “Par exemple, on ne peut pas devenir policier car il faut se couper les cheveux et ne pas porter de chapeaux.” Nous sommes rejoints par Diljat Singh, lui aussi lycéen. Ce dernier a une barbe rasée de près et des cheveux courts. La tradition veut que les sikhs ne se coupent ni les cheveux ni la barbe mais pour des questions pratiques plusieurs croyants dérogent à la règle. Je les interroge sur leurs expériences en tant que sikh français. “Les gens ne connaissent pas notre religion” s’exclame Diljat. Harjap explique qu’il trouve difficile de vivre avec ses croyances ici. “En France on a pas le droit au Turban à l’école, mais certains collèges et lycées privés acceptent.” Le jeune homme nous partage certaines mauvaises expériences.  “Au collège on se moquait de mes cheveux longs, on me traitait de fille”.

Une reconnaissance croissante

Un troisième jeune se greffe à notre petite bande. Amminder Singh, étudiant en informatique. Il arbore une barbe élégamment taillée et un air charmeur. Je les interroge sur leur patronyme commun. “Selon la tradition, les hommes sikhs ont comme nom de famille Singh qui veut dire lion et les femmes, Kaur qui veut dire Princesse.” Amminder plaisante “quand on va chez le médecin il dit “Ah encore des Singh !””. Je demande maintenant à ces jeunes hommes s’ils pensent que leur communauté est suffisamment représentée en France. “De plus en plus, par exemple à Bobigny un adjoint au maire, Ranjit Singh, est sikh.” Les lycéens regrettent cependant un retard par rapport à d’autres pays occidentaux. Aux Etats-Unis, au Canada et en Angleterre les sikhs peuvent travailler avec le turban. Dans ces pays, le Sikhisme est bien plus connu qu’en France. En 2018 Justin Trudeau, premier ministre canadien, s’est rendu dans le temple d’or d’Amritsar. Haut lieu du sikhisme.

Le Gurdwara Singh Sabha, un lieu unique en France

Photo de la salle de prière du Gurdwara
Salle des prières du Gurdwara

La salle de prière se situe au dernier étage. Le sol est recouvert de tapis colorés. Au fond se dresse un autel coquettement orné. Un orateur lit des passages du Guru Granth Sahib. Le livre sacré du Sikhisme. La modernité du lieu est frappante. Un micro permet à l’orateur d’être entendu dans tout le bâtiment. Une caméra filme la cérémonie qui est retransmise en direct sur Youtube.

Chez les Sikhs il n’y a pas d’équivalent de la Messe. Les fidèles viennent prier à toute heure de la journée. Le matin l’orateur choisit un passage du livre sacré et lit pendant deux heures avant d’être relayé. Le Guru Granth Sahib est protégé par un baldaquin jaune brillant. Sous ce dernier un officiant agite un plumeau afin de protéger le texte sacré de toute impureté. Devant le livre se trouve un coffre dans lequel les fidèles donnent de l’argent. Ils s’approchent de l’autel, s’agenouillent sur le tapis, donnent de l’argent et prient. Le temple a entièrement été financé par les dons des croyants. Le don et la dévotion à la communauté sont des valeurs fondamentales de la religion Sikh. Comme me l’explique Amminder la pratique française du Sikhisme est légèrement différente de la pratique traditionnelle. “Ici on ne travaille pas le dimanche, alors les gens viennent aujourd’hui mais pour nous c’est tous les jours le jour du Seigneur.” Entre 12h30 et 13h des chants accompagnés de percussions animent la salle. Dans l’enceinte de cette dernière, femmes et hommes sont assis ensemble sur les tapis. “Dans la salle de prière il n’y a pas de rois, tout le monde s’assoit de la même manière” m’indique un des jeunes. 

Photo d'un homme Sikh offrant le Parshad

A l’entrée de la salle de prière, deux officiants recueillent les dons en chèque et carte bleue. A côté se tient un homme à la posture digne. Il sert le Parshad. Cette pâte à base de farine, de beurre, de sucre et de cardamome est offerte aux fidèles venant prier. Amminder m’indique  que pour les sikhs ce mets renforce le lien avec Dieu après la prière. Une portion est distribuée dans la main. Il faut un peu modeler le Parshad dans sa main afin de le manger. Le goût est très sucré et parfumé.

Homme servant le Parshad, mets associé à la prière

Photo de la salle de prière du Gurdwara
Cérémonie retransmise en direct sur Youtube

À 13 heures, les fidèles sont invités à partager le déjeuner. Des effluves de curcuma et de curry embaument l’air. Je m’assois sur une rangée de tapis. Ici pas de chaises ni de tables. Les plateaux sont posés à même le sol. 

Des jeunes bénévoles servent du tofu au curry, du dalh de lentilles noires, une tranche de pain naan et en dessert une sucrerie orange fluo, délicieuse et sucrée. Harjap passe dans les rangs et remplit mon verre d’eau. Les bénévoles circulent régulièrement dans les rangs pour remplir les autres plateaux. Certains bénévoles sont présents tous les jours, d’autres aident ponctuellement. Avant le repas Harjap m’avait indiqué « tous les jours le chef de la cuisine fait le menu et il cuisine avec d’autres bénévoles ».

Photo de la salle de repas
Des fidèles partagent un repas dans le Langar, réfectoire du temple

Le repas est gratuit et n’importe qui peut y participer. Un repas est servi tous les jours. Comme le veut la coutume, tous les repas sont végétariens. La consommation de viande est proscrite pour les sikhs. Fondée au 15ème siècle par le Gourou Nanak le Sikhisme adopte des éléments de l’Islam et de l’Hindouisme.

Les sikhs sont végétariens et croient en un Dieu unique.  A toute heure de la journée, la salle, appelée Langar, est ouverte. Du chaï latte parfumé à la cannelle est en libre service et un encas est servi avec cette boisson. Un bénévole me lance en rigolant “ici c’est chaï 24 heures sur 24”. Le casse-croûte du jour est une assiette de choux fleurs frits accompagnés d’une sauce pimentée et onctueuse. Pour être reconnu comme un temple officiel, il faut remplir ces trois critères : arborer le drapeau orange, contenir le livre sacré et être en mesure d’offrir gîte et nourriture.

Le Khalistan, combat de la diaspora

Photo de trois hommes devant un stand Khalistan
Militants sikhs en ferveur du Khalistan

 Une fois le repas fini, je descends au rez-de-chaussée. Trois hommes ont installé des tables et des affiches dans le hall. Encore une fois les couleurs sont vives. Un jaune saturé et un bleu pétillant. Sur les affiches sont inscrits “Punjab Referendum 2020 Khalistan”. Le Khalistan est le projet d’État revendiqué par certains Sikhs. Ces derniers souhaitent l’indépendance du Pendjab, région historique du sikhisme.

1984 l’année du traumatisme

Je m’approche des trois hommes. Deux sont assis au stand et un troisième est debout, les bras croisés. Un des hommes assis a une carrure imposante, un turban bleu haut d’une vingtaine de centimètres et un haut de survêtement jaune fluo. Il m’accueille avec un grand sourire chaleureux et m’invite à m’asseoir.  L’individu à sa droite porte un sweat sur lequel est écrit “Never forget 84 ”.

En juin 1984 Indira Gandhi, première ministre d’Inde, lance l’opération Blue Star. Des centaines de sikhs séparatistes sont massacrés dans le Temple d’or d’Amritsar, plus grand édifice sacré sikh. Pour se venger les gardes du corps sikhs d’Indira Gandhi l’assassine. En guise de représailles le gouvernement Indien, avec l’aide de la population majoritairement Hindouiste, organise des massacres à New Delhi. En quelques jours plus de 3 000 sikhs sont assassinés. 

En 2018 Sajjan Kumar, ex-parlementaire du parti du Congrès, a été condamné à la prison à perpétuité pour son rôle dans les émeutes anti-Sikhs. Plus de trois décennies après les faits, la plaie n’a pas cicatrisé. Aujourd’hui plus que jamais la demande pour un état sikh indépendant semble se concrétiser. 

L’homme au turban bleu s’appelle Rachhpal Singh. Il sensibilise les fidèles aux enjeux du Khalistan. Leur logo est une balle de fusil dont la tête est remplacée par une pointe de stylo plume. « Nous voulons prendre le pouvoir par la loi et pas par la force.”

Ces hommes appartiennent au groupe Sikh For Justice, basé aux Etats-Unis. Ce groupe a été banni d’Inde en 2019. Le gouvernement l’a jugé comme association illégale. Il a été avancé que le mouvement serait financé par l’Inter-Services Intelligence. Une des branches des renseignements Pakisatanais. 

La nature du mouvement fait débat, l’Inde qualifie les séparatistes d’extrémistes violents  alors que le Canada émet des réserves sur la qualification du mouvement Sikh For Justice. Mal vu en Inde les revendications pour la création du Khalistan sont portées par la diaspora. 

Des votes prennent place en ce moment en Europe.  L’objectif est d’attirer l’attention de l’ONU afin de mettre en place un référendum visant à l’indépendance du Pendjab. Rachhpal distribue des fiches permettant aux fidèles possédants la citoyenneté Indienne de s’inscrire sur les listes de vote. Les mouvements en faveur du Khalistan prennent de l’ampleur dans la diaspora, d’autant plus que l’Inde condamne toute velléité séparatiste.

Je récupère mes affaires au vestiaire et sort du Gurdwara pour retrouver le calme de la rue. Je me retourne pour admirer le soleil de début d’après-midi caresser les coupoles étincelantes. Des sikhs sortent en même temps que moi et s’engouffrent dans les rues de Bobigny. Les chants liturgiques et les effluves de chaï ne me quittent qu’une fois l’arrêt de tram atteint. Fort d’une diaspora de 30 000 sikhs, la communauté demeure discrète en France. Ce temple paisible et vivant est un espace de rencontres. Rencontre avec une religion mais aussi et surtout avec des personnes vivant à des milliers de kilomètres de leurs lieux de naissances. Des personnes pour qui, plus que tout, la religion est un lien avec le ciel mais aussi avec leur patrie. 

Situé à Bobigny, le Gurdwara Singh Sabha accueille fidèles et curieux.