Perte d’une culture régionale : l’alsacien, une transmission difficile

Choucroute, bretzelle, lamele et kouglof, pas de doute nous sommes en Alsace. Au-delà de sa gastronomie, la région regorge de savoirs. L’alsacien est un argot très ancien. Il a traversé le temps, les pays et les guerres. Transmis de générations en générations, il fait partie du paysage de la région. Mais pourtant, il connaît une décadence sans précédent. Avec la perte de ce dialecte, s’éteint une partie de la bien aimée culture alsacienne.

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Nicole Kocher-Lenges et Jean-Pierre Lenges sont mariés depuis 59 ans. Tous les deux sont âgés de 85 ans. Ils ont 3 enfants et 7 petits enfants. Ils ont vécu la seconde guerre mondiale, la libération et l’adaptation à la vie française. Nicole et Jean-Pierre habitent aujourd’hui dans une commune du nom de Mundolsheim dans le Bas-Rhin. Leur maison  blanche d’extérieur et un peu vieillotte ne présente pas de colombage propre à la région. Leur intérieur en revanche est rempli de trésor régional. Vaisselles savernoises, marqueteries strasbourgeoises et nappes wissembourgeoises, rien n’est plus sûr : ils sont alsaciens. 

« L’alsacien n’est pas compliqué à parler »

Photographie de Nicole KOCHER-LENGES

Au coin du feu, autour de bredele (biscuits de Noël), Jean-Pierre et Nicole racontent l’évolution compliquée de leur dialecte. Ils abordent aussi le problème de transmission autour de ce dernier. Tous les deux ne sont pas étonnés de la disparition de l’alsacien. Nicole explique que déjà jeune, elle n’avait pas appris l’alsacien traditionnellement.  

« Moi c’était particulier »,  pendant la seconde guerre mondiale, Nicole et ses parents sont partis se réfugier en Corse. « J’étais en Corse donc j’ai appris à parler le corse ».  En 1946,  Nicole rentre sur le continent. « Je suis revenue en Alsace quand j’avais 10 ans et je ne parlais pas un mot d’alsacien ». Ces grands-parents ne parlaient pas le français mais l’alsacien. Elle a appris en les écoutant parler. 

Nicole, les yeux pétillants, précise que « l’alsacien n’est pas compliqué à parler ». « Il s’agit d’un mélange entre l’allemand, le français et même l’anglais ». Jean-Pierre raconte : « l’alsacien se comprend en se prononçant, ce n’est pas une langue mais bien un dialecte » .

« On a changé je ne sais combien de fois de nationalité »

Photographie Jean-Pierre LENGES

En revanche, Jean-Pierre considère l’alsacien  comme sa langue natale.  Il ne parlait que l’alsacien et l’allemand. La région de l’Alsace n’a cessé de changer de nationalité entre 1870 et 1945.  Tantôt française, tantôt allemande, il était compliqué d’apprendre ces deux langues. « On a changé je ne sais combien de fois de nationalité ». Les parents  de Jean-Pierre ne sont jamais allés dans une école française. 

Au début de la guerre, sa famille s’est réfugiée à Saint Julien. « Quand on est arrivé là-bas, les gens ne parlaient que le français ». « Mes parents n’arrivaient pas à communiquer » explique Jean-Pierre, un léger sourire aux lèvres. « J’ai un peu appris le français là-bas, une petite fille qui avait à peu près mon âge m’a appris à traduire des textes pour mes parents ». 

« On été pas les français de l’intérieur »

Après la libération en 1945, il était interdit de parler l’alsacien. « Si tu parles alsacien c’est une retenue ! » relate Jean-Pierre. Ce dialecte était considéré comme étrangé et même allemand.  « Nous on été considéré à part avec la Moselle ». Nicole explique la distinction entre les français du centre de pays et ceux proches de la frontière : « on été pas les français de l’intérieur ». 

« C’est chic de parler français »

Issu du journal Hebdi

En Alsace-Moselle, des affiches étaient placardées sur les murs incitant les habitants à parler le français. Dans sa salle de classe, Nicole, émue, se rappelle du poster. Il y avait inscrit : « C’est chic de parler français » c’est pour ça que « tout le monde devait s’uniformiser et parler français». 

« C’était un monde à part, on était considéré comme des allemands »

Nicole, d’une voix trouble, raconte cette période difficile.  « Nous avions même besoin d’un certificat de réintégration pour avoir les papiers officiels français ». Elle précise que Jean-Pierre a encore le sien dans le grenier. En plus de ne pas pouvoir parler alsacien « même notre accent était réprimé ». « C’était un monde à part, on était considéré comme des allemands » déclare Jean-Pierre. « J’étais comme une étrangère» continue Nicole.

 « Was de Büür net kannt, esst’r net » : « Ce que le paysan ne connaît pas, il ne le mange pas ». C’est une phrase beaucoup utilisée en Alsace. Elle décrit les « français de l’intérieur ».  Ils ne « voulaient pas apprendre une culture et un langage différent du leur ».

«Mir sin schients d’Letschte, Ja d’allerletschte,Vun däne Lätze, Wo noch so denke»

 

D’Letschte de Germain MULLER

De nombreux artistes alsaciens ont commencé à dénoncer cette intolérance et le manque de transmission. « Nous on allait beaucoup au cabaret de Germain Muller après la guerre». Cet  humoriste avait un cabaret place Broglie à Strasbourg. « Il tapait sur le dos de tout le monde et était rempli de revendication alsacienne ». Jean- Pierre et Nicole ont même récupéré une de ses affiches qu’ils ont encadré. Dessus, il y a marqué : « Mir sin schients d’Letschte, Ja d’allerletschte,Vun däne Lätze, Wo noch so denke.» Jean-Pierre le traduirait comme  « Nous sommes sûrement les derniers de cela qui parlent encore des problèmes après nous c’est terminé après ça c’est la cacophonie ». Le refrain  continue : « Als grad noch d’Letschte, Ja d’allerletschte, …» . Jean-Pierre remet ses lunettes au bout du nez et continue la traduction : « Dans toute la France on parlera français »,  « dans sa propre langue il doit chanter ». Cette musique était chantée à chaque fin de spectacle.

« Dans le temps nous allons voir beaucoup de théâtre et de danse alsaciennes » affirme Nicole. « C’est quelque chose qui se perd énormément », tous les deux regrettent de ne pas avoir emmené leurs enfants voir ces spectacles. 

« Il faut dire également que tout a été fait pour le faire disparaître »

Des groupes de folklores dans toute l’Alsace tentent de préserver l’alsacien de cette dure période. Dany Schott, président du groupe D’Kochloeffel, parle du lien entre cette période et la perte de transmission. « Il faut dire également que tout a été fait pour le faire disparaître dans les années 70-80 avec les interdictions de le pratiquer dans les écoles ». D’Kochloeffel est une promotion des arts et traditions populaires alsaciens notamment les danses, musiques, chants et théâtre.

D’Kochloeffel à Souffelweyersheim

« Nous parlions alsacien devant nos enfants », maintenant « ils le comprennent mais ne le parlent pas » explique Nicole.  L’alsacien est en déclin partout dans la région. Même si le dialecte est encore bien présent dans des villages de campagne. La transmission a été bloquée par l’Etat. « Nous sommes encore quelques-uns à parler en alsacien lors des répétitions et dans la vie de tous les jours mais il faut bien reconnaître que de plus en plus de jeunes ne le pratiquent que rarement et donc de moins en moins facilement » décrit D. Schott.  

Vaisselle savernoise alsacienne

« L’alsacien c’est imaginatif ».

Perdre l’alsacien c’est « perdre des mots intraduisibles en français » explique Nicole. « L’alsacien c’est imaginatif ».  Jean-Pierre et Nicole continuent à expliquer que cela revient à perdre « des traditions comme des recettes de cuisine et le folklore ». Pour tous les deux, la culture alsacienne c’est « l’art, la marqueterie, la gastronomie, le style alsacien, l’architecture à colombage, la vaisselle, le chtoup alsacien (pièce où tout le monde se réunit) et le marché de Noël ». 

« Un art de vivre, une façon de se comporter » 

La culture alsacienne c’est « un art de vivre, une façon de se comporter, une certaine rigueur, une gastronomie, un humour parfois caustique et une certaine façon de savoir se moquer de nous même » raconte avec conviction le directeur de D’Kochloeffel

Pour tous les trois, le dialecte alsacien est voué à disparaître. Même s’ils reconnaissent pleins d’actions mise en place pour faire durer cette culture.« Heureusement les autorités se sont rendues compte de l’aberration d’interdire l’alsacien et aujourd’hui il est possible de l’apprendre par différents canaux : université populaire, associations, clubs… ». 

Pour Dave Schott, il est important d’utiliser sa compagnie à cette fin. Il considère « indispensable de transmettre le maximum de notre culture alsacienne aux plus jeunes mais aussi aux nouveaux arrivants en Alsace ». C’est pourquoi son association a deux catégories d’âge : un groupe d’adultes de 13 à 78 ans et un groupe d’enfants de 4 à 12 ans. D’après lui : « le groupe se distingue également dans la création de nouvelles chorégraphies et musiques pour enrichir. Cela donne une touche un peu plus moderne au folklore alsacien ».

La manière la plus « authentique et traditionnelle de transmettre une partie de la culture alsacienne »


Photographie du marché de Noël de Strasbourg

Nicole continue sur l’exemple du marché de Noël. Pour elle c’est un grand vestige alsacien connu en France et à l’étranger. Tradition originaire d’Allemagne,  le Christkindelsmärik de Strasbourg (marché de Noël), datant de 1570 est le plus connu de France. D’après Nicole c’est la manière « la plus authentique et traditionnelle de transmettre une partie de la culture alsacienne ». Toujours aussi visitée et diffusée aux informations, Nicole est convaincue qu’il « reste de l’espoir pour l’héritage alsacien ».  

Monsieur et madame Lenges parlent encore alsacien entre eux, avec leurs amis, et même des artisans du village. Tous les deux regardent une émission diffusée régionalement sur France 3 : Sùnndi’s Kàter. Toute l’émission est en alsacien avec un sous-titrage français. Un effort de la part de la chaîne qu’ils soulignent. Jean-Pierre explique qu’il rencontre de temps en temps des enfants qui lui disent bonjour en alsacien. Quant à Nicole, elle  raconte que son fils lui a demandé de l’apprendre à son petit-fils afin de ne pas perdre cette richesse culturelle. 

Alors que l’alsacien disparaît complètement en ville, il persiste tout de même dans les villages. Des actions culturelles sont mises en place dans toute la région. Des activités, émissions et événements évitent  l’étouffement de la culture alsacienne auprès de la jeunesse. Comme le dit D.Schott il ne faut pas perdre espoir avec ce décroît,  « tous les espoirs sont permis ».