Laura Gilpin "Georgia O’Keeffe" 1953

O’Keeffe et ses fleurs, une lutte contre le regard masculin

Pour la première fois en France, le Centre Pompidou présente une rétrospective de l’artiste américaine Georgia O’Keeffe jusqu’au 6 décembre 2021. Une occasion pour remettre en question le « male gaze », qui a longtemps dominé la conversation autour de ses œuvres.

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Symboles d’amour, de passion, de beauté, les fleurs ont toujours été associées aux femmes et à leurs vertus depuis l’Antiquité. De la mythologie grecque aux peintures de Georgia O’Keeffe, les fleurs n’échappent pas au regard masculin et érotique d’une chose biologique.

L’artiste moderne et abstraite O’Keeffe, décide de peindre des fleurs avec une approche plus personnelle et originale du sujet. Selon elle, “il est rare que l’on prenne le temps de regarder une fleur. J’ai peint ce que chaque fleur représente pour moi.” Mais les critiques d’art de son époque – c’est-à-dire majoritairement des hommes – y ont vu une représentation de son corps de femme, chose contre laquelle l’américaine s’est toujours insurgée. 

Georgia O’Keeffe serie I White and Blue Flower shapes, 1919 Huile sur tableau

« Ils ont vu des choses qui ne m’ont jamais traversé l’esprit »

Didier Ottinger, commissaire de l’exposition, raconte dans un entretien au magazine Beaux-Arts en août 2021, qu’il est « indéniable que l’érotisme est la clef de voûte de l’œuvre d’O’Keeffe. […] Comment contester la dimension érotique de celles-ci ? ». Pourtant jusqu’à sa mort, Georgia O’Keeffe a toujours nié cette interprétation. Elle disait « c’est quelque chose que les gens mettent d’eux-mêmes dans les peintures. Ils ont vu des choses qui ne m’ont jamais traversé l’esprit. Vous y avez projeté tout ce que vous inspire les fleurs, […] comme si ces idées étaient les miennes. Mais ce n’est pas le cas ». 

L’artiste américaine est indéfiniment associée à un certain érotisme après avoir accepté que des photos d’elle nue, réalisées par le photographe et son mari Joseph Stieglitz, soient exposées en 1934. Elle est vue par les critiques comme quelqu’un qui exhibe sa sexualité libre et de manière assumée. Le « male gaze », (regard masculin en français) a, et continue de réduire ses œuvres à son genre et ses sujets.

Marie Garraut explique dans la biographie, Georgia O’Keeffe une icône américaine, sortie en septembre dernier, que « représenter le cœur d’une fleur, c’est par définition en montrer les organes reproducteurs. Il pourrait s’agir de biologie, de pure botanique ; pourtant le public y a vu, la représentation du sexe féminin. […] Mettre la représentation de ce motif biologique sur le compte de son obsession pour le sexe est un pas que beaucoup ont franchi ».

Georgia O’Keeffe, « Inside Red Canna » (détail), 1919. 

Ce regard érotique qu’ont formulé les hommes de l’époque, a formaté nos propres interprétations de ces peintures. Aujourd’hui encore, O’Keeffe est connue comme l’artiste peignant des vagins, et non pas comme l’artiste moderne, écologiste et féministe qu’elle était. Marie Garraut va plus loin en résumant bien les intentions de la peintre et écrit « qu’au-delà de l’érotisme, nous y voyons une célébration plus large de la vie, du vivant ». 

Kimberley Lestieux