La vie cachée sous la ville de Paris

Le Musée des égouts de Paris a récemment rouvert ses portes après sa fermeture en 2018 pour rénovations. Une visite guidée insolite qui permet de découvrir la ville sous nos pieds, qui attire les petits comme les grands.

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En face du quai d’Orsay se trouve un musée insolite, qui propose des visites guidées à travers les égouts de Paris. ©KL

Un petit vent frais vient souffler les feuilles de leurs branches, tombant sur les rues du quartier des Invalides. Les rayons de soleil percent les nuages gris typiques de la capitale, laissant apparaître une auréole de lumière au-dessus de la Tour Eiffel. À seulement quelques pas de cette image romantique d’une journée d’automne parisienne, une autre vie se cache sous la ville. Sombres, froids, humides, bienvenus dans les égouts de Paris. 

Initialement prévue pour 2020, la réouverture du musée des égouts de Paris s’est finalement faite à la fin du mois d’octobre dernier. Après des années de rénovation et un budget de 2 millions d’euros, le lieu nous offre une exposition souterraine des “entrailles” de la ville, beaucoup plus riche et moderne. Loin de l’image glamour que Paris renvoie, le musée attire néanmoins beaucoup de visiteurs. En 2017, ils étaient 80 000 curieux à découvrir les dessous de leur ville. 

Les égouts, une innovation sous-côtée ?

Le lieu propose officiellement des visites à pied depuis 1975, mais les excursions de la vie souterraine de Paris existent depuis bien plus longtemps. Déjà en 1867, pendant l’Exposition Universelle, des “promenades” sont organisées pour les investisseurs de cette nouvelle innovation qui veulent savoir où va leur argent. Ce ne sont pas les seuls curieux. Fascinés par ce décor fantastique et sombre, résidents et artistes de la ville vont aussi commencer à s’y intéresser et à s’en inspirer. Ils embarquent dans le bateau ou wagon-vannes pour faire le tour de ce labyrinthe caché.

Les égouts s’étalent sur 2600 kilomètres et transportent
300 millions de m² d’eau de pluie et d’eaux usées. ©KL

En juin de 2018, le musée ouvre une exposition temporaire de l’artiste Codex Urbanus qui s’inspire des légendes des égouts. Parmi tous les artistes qui ont trouvé en cette ville souterraine une muse, Victor Hugo est le plus mémorable (et possède même une fresque en son honneur sur un mur du musée). Dans “L’intestin de Léviathan”, chapitre des Misérables, il écrira “Paris a sous lui un autre Paris, un Paris d’égouts”, ainsi que “l’histoire passe par l’égout. […] L’observateur social doit entrer dans ces ombres”. 

Ce “Paris d’égouts”, nous le devons à Eugène Belgrand. En pleine deuxième crise épidémique, il prend charge du service des eaux en 1854. Le 19ème siècle correspond à une période où Paris manque cruellement d’hygiène et donc, cumule les épidémies comme celles du choléra. Le taux de mortalité à l’époque était alors extrêmement élevé. Jusqu’à ce que l’ingénieur mette en place ce nouveau système de réseau à partir de 1865 qui va permettre de fournir et distribuer de l’eau pure aux Parisiens, d’utiliser l’eau non potable pour arroser la ville et la réutiliser, ainsi que les engins de curage comme le bateau-vanne, encore utilisé aujourd’hui par les égoutiers.

Dans cette nouvelle ère dans laquelle nous vivons, les égouts ne suscitent pas le même enthousiasme qu’avant. Pourtant, ils sont considérés comme un patrimoine industriel, encore moderne et d’actualité à ce jour. Mais nous, citoyens lambdas, marchons tous les jours sur ces plaques d’égouts, de manière pressée côte à côte avec les rats de la ville qui courent vers ces lieux inconnus, sans forcément nous demander ce qui pourrait bien se passer juste en dessous de nos pieds. Là tout bas se trouve 2600 kilomètres de ce qu’on appelle les « boyaux de Paris” et 300 millions de m³ d’eau de pluie et d’eau usée. Ces eaux sont collectées, pompées, aspirées vers des centrales où elles sont traitées et épurées. Elles sont entretenues, curées et nettoyées par les héros de l’hygiène, les égoutiers. Martine, notre guide pour la journée, en est une et fière de l’être.   


« J’aime rendre service
» 

M. Besnehard, producteur et acteur, ne concède pas toute sa victoire à Netflix. Pour lui c’est la réussite de « la touche française » aux Etats-Unis. Il explique que cette victoire reste dans la continuit

Pendant environ une demi-heure, nous suivons Martine à travers tous les petits passages et parmi les grandes foules de curieux. La visite se déroule comme un cours. Martine est notre professeure d’histoire et de physique-chimie bienveillante, et nous sommes ses élèves. Des mains se lèvent dès que l’occasion se présente, pour poser des questions. Les adultes comme les enfants, sont curieux et ont soif d’apprendre. 

À l’origine, Martine n’est ni professeure, ni guide, mais égoutière. “Certains sont égoutiers de père en fils. D’autres le font par vocation, pour les Parisiens.”, elle explique. Martine, elle, fait ce métier parce qu’elle aime cette mission. “Je ne me suis pas levé un jour en me disant ‘Oh tiens si je devenais égoutière’ ! Non, dit-elle en rigolant,  ça ne se passe pas comme ça”. En réalité, Martine dit être “tombée par hasard sur ce métier” et continue de le faire, ainsi que les visites au public, depuis 2008. « J’aime vraiment bien, et j’aime rendre service”. 

Martine, égoutier depuis 2018, apprécié surtout les échanges enrichissants avec les visiteurs du musée. ©KL


Outre cette passion altruiste, Martine apprécie le côté éducatif de son métier. Pendant les trois années où le musée était fermé, les rencontres avec les visiteurs lui avaient véritablement manqué. Ce que Martine aime le plus, ce sont les échanges avec le public.

Elle raconte des souvenirs de personnes âgées qui lui racontent des anecdotes “de l’époque”, des conversations qu’elle a eu avec des ingénieurs qui lui ont appris des choses sur la partie technique des machines.“J’aime faire les visites, expliquer aux gens le fonctionnement du réseau et le métier d’égoutier. C’est pédagogique, surtout pour les enfants”. En effet, les enfants la suivent partout, parfois laissant leurs parents derrière, pour l’écouter parler. “Vous êtes courageuses”, dit Martine aux petites filles tout devant le groupe qui restent collées derrière la guide, “tout comme les égoutiers”

Le but du musée n’est pas seulement de faire connaître au public les dessous de leur ville, mais “finalement de les sensibiliser à l’environnement, au métier d’égoutier”, affirme Martine, car“les gens sont curieux, que ce soit les adultes comme les enfants”. Il est aussi important pour l’égoutière de faire découvrir et partager son quotidien. Environnement de travail insalubre, conditions difficiles, travail physique, tous ces éléments du monde des égouts sont montrés à travers des nouveaux petits films mis en place par le musée. Les vidéos illustrent surtout l’évolution du travail des égoutiers à travers le temps, essentiellement au niveau de leur équipement.

Les enfants écoutent avec attention comment les équipements des égoutiers ont changé au fil du temps et des risques encourus. ©KL

La pandémie du Covid-19, nous explique Martine, a renforcé les protocoles d’hygiène et de sécurité pour les travailleurs et a permis de renouveler leur équipement de protection, dont les plus importants : le masque et la blouse. “Le plus dangereux c’est les gaz dont un qui est extrêmement toxique et qui provient de la décomposition des ordures trouvés dans les égouts”, raconte Martine. “Ça a une odeur d’oeufs pourris” dit-elle de manière très franche. Comme si elle cherchait à tout prix à dégouter les enfants, elle rajoute : “On marche dans les excréments vous savez ?! Je vous dis même pas…”. Martine n’a en effet pas besoin de le dire. L’odeur parle pour elle-même. Plus on avance dans le parcours, plus les émanations sont présentes et enflent nos narines malgré nos masques. Mais ces effluves sont accompagnées d’anecdotes et de secrets qui nous intriguent et nous font oublier le parfum des égouts.

Les égouts, entre labyrinthe et zoo

On entre dans un étroit passage qui sert de modèle d’égout sous la place de la Résistance dans le 7ème arrondissement.  “Égouts, métros, et pleins d’autres choses encore, les dessous de Paris sont un vrai labyrinthe”, raconte Martine. Ces “labyrinthes” sont en fait ce qu’on appelle des galeries techniques. On y trouve les canalisations d’eau potable (et non potable dans certains cas), du chauffage urbain, la fibre optique… “Tout passe à travers les égouts!” s’exclame notre guide.

Dans ce passage modèle sous la place de la Résistance, les visiteurs font « l’expérience de l’égouts ». ©KL

Liliane, visiteuse du musée, s’en étonne : “Je ne savais absolument pas !”; tout comme son amie Josette qui lui répond “mais oui c’est fou ! Je n’y aurais jamais cru !”.

D’autres choses se cachent encore dans les égouts de Paris. Faisant presque de ces labyrinthes des zoos. Pendant que certains prennent des photos devant le grand bateau-varenne (engin manoeuvré par une équipe de six à huit personnes et conçu pour curer les collecteurs d’eau de grande dimension) – comme si c’était un monument parisien comme un autre – les enfants regardent l’eau marron qui se trouve au-dessous de nos pieds. La coupable des mauvaises odeurs qui embaume la petite pièce dont nous sommes victimes pendant quelques minutes. “Vous voyez les bulles ?, dit l’égoutière aux enfants, C’est pas du champagne, ni des poissons… enfin quoique ça peut nous arriver…”. Car il y a longtemps, nous raconte Martine comme une légende urbaine qu’on nous lisait le soir pour nous faire peur, des égoutiers ont trouvé un bébé crocodile dans les eaux, nommé Eléonore. Depuis, Eléonore est toujours présente, sur les murs des égouts de Paris en souvenir de cet événement insolite. Pendant que tout le monde paraît stupéfait, Martine assure que ce n’est rien d’inhabituel : “on a déjà trouvé des anacondas aussi, des cafards et d’autres insectes mais ça c’est normal”. Elle dit même que lorsqu’ils allument leur lampe frontale, il arrive parfois que des insectes de ce genre leur tombent sur le visage. La foule, mal à l’aise, lance des cris de dégoût. Martine, comme toujours répond, “en effet, je vous dis même pas…”. 

Le bébé crocodile Éléonore, retrouvé par des égoutiers, a laissé sa trace au musée. ©KL

Outre les crocodiles, les anacondas et autres petites bêtes, on retrouve l’attraction de la visite : les rats. “Des rats ?” répond une des fillettes à l’avant, dégoûtée. “Oui des rats, comme nos amis dans Ratatouille”, lui rétorque Martine. Une référence cinématographique qui semble apaiser la foule, qui se dirige maintenant vers le passage où l’on peut rapidement apercevoir des gros rats courir. “Oh j’en ai vu un, tu l’as vu passer toi?” dit Juliette à son amie. Comme un événement rare dans Paris, on se met à tour de rôle devant le passage à regarder les mêmes rats que l’on croise au-dessus de nous, tous les jours dans les rues.

Les rats, détestés à Paris, s’avèrent être très utiles et nécessaires pour les égoutiers. ©KL

Les égoutiers eux sont obligés de se faire vacciner contre plusieurs maladies dont le tétanos et l’hépatite B à cause de leurs collègues rongeurs. “Mais il ne faut pas se faire de mauvaises idées, défend Martine, les rats sont très utiles !”. Ils mangent les déchets trouvés dans les eaux et préviennent les égoutiers de danger. “Quand on voit un grand groupe qui court dans l’autre sens, on sait qu’ils nous préviennent d’une grande montée des eaux, voire une inondation”, explique la guide. 

Quentin, 6 ans, prévoit déjà de retourner au musée des égouts avec sa mère prochainement. ©KL

Alors que notre promenade dans le sous-sol de Paris touche à sa fin, les enfants commencent à se plaindre des odeurs. Quant à Quentin, 6 ans, qui a “bien aimé” la visite et se moque de l’odeur, est déçu qu’elle soit déjà terminée. Accompagné de ses parents Anaëlle et Guillaume, la famille parisienne est venue par curiosité après avoir découvert que le musée avait rouvert. Ne l’ayant jamais visité avant, ils ne regrettent pas avoir passé leur dimanche dans les passages humides des égouts, un lieu qui a “toujours suscité de la curiosité” chez la mère de famille. “C’est très bien pour les enfants, et pour les grands!” dit-elle. En marchant le long du quai d’Orsay, Anaëlle prévoit déjà de retourner au musée. “Oh oui, trop bien!” s’exclame le petit Quentin. Moins enthousiaste, son père Guillaume répond : “D’accord mais peut-être pas tous les jours non plus…”.